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  Aucune philosophie n'a jamais pu mettre fin à la philosophie et pourtant c'est là le voeu secret de toute philosophie.

   Gusdorf

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La notion de civilisation

    "Nous sommes hautement cultivés dans le domaine de l'art et de la science. Nous sommes civilisés, au point d'en être accablés, pour ce qui est de l'urbanité et des bienséances sociales de tout ordre. Mais quant à nous considérer comme déjà moralisés, il s'en faut encore de beaucoup. Car l'idée de la moralité appartient encore à la culture ; par contre, l'application de cette idée, qui aboutit seulement à une apparence de moralité dans l'honneur et la bienséance extérieure, constitue simplement la civilisation. Mais aussi longtemps que des Etats consacreront toutes leurs forces à des vues d'expansion chimériques et violentes, et entraveront ainsi sans cesse le lent effort de formation intérieure de la pensée chez leurs citoyens, les privant même de tout secours dans la réalisation de cette fin, on ne peut escompter aucun résultat de ce genre ; car un long travail intérieur est nécessaire de la part de chaque communauté pour former à cet égard ses citoyens. Par contre, tout bien qui n'est pas greffé sur une disposition moralement bonne n'est que pure chimère et faux clinquant."

Kant, Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, 1784, VII, p. 39.



    "Civilisation et culture sont des contraires. Ils constituent l'une des diverses manifestations de l'éternelle contrariété cosmique et du jeu opposé de l'Esprit et de la nature. Personne ne contestera que le Mexique, au temps de sa découverte, possédait une culture, mais personne ne prétendra qu'il était alors civilisé. La culture n'est assurément pas l'opposé de la barbarie. Bien souvent, elle n'est au contraire qu'une sauvagerie d'un grand style - et parmi les peuples de l'Antiquité, les seuls, peut-être, qui fussent civilisés étaient les Chinois. La culture est fermeture, style, forme, attitude, goût, elle est une certaine organisation du monde, et peu importe que tout cela puisse être aventureux, bouffon, sauvage, sanglant et terrifiant. La culture peut inclure des oracles, la magie, la pédérastie, des sacrifices humains, des cultes orgiastiques, l'inquisition, des autodafés, des danses rituelles, de la sorcellerie, et toute espèce de cruauté. La civilisation, de son côté, est raison, lumière, douceur, décence, scepticisme, détente, Esprit (Geist). Oui, l'Esprit est civil, bourgeois : il est l'ennemi juré des pulsions, des passions, il est antidémoniaque, antihéroïque - et ce n'est qu'un semblant de paradoxe de dire qu'il est aussi antigénial."


Thomas Mann, extrait d'un article de la Revue Die Neue Rundschau, 1914.



    "La notion de « civilisation » se rapporte à des données variées : au degré de l'évolution technique, aux règles du savoir-vivre, au développement de la connaissance scientifique, aux idées et usages religieux. Elle peut s'appliquer à l'habitat et à la cohabitation de l'homme et de la femme, aux méthodes de répression judiciaire, à la préparation de la nourriture, et - à y regarder de près - à tout ce qui peut s'accomplir d'une manière « civilisée » ou « non civilisée » ; c'est pourquoi il est toujours difficile de résumer en quelques mots l'ensemble des phénomènes susceptibles d'être désignés par le terme « civilisation ».
    Mais quand on examine la fonction générale de la notion de « civilisation », quand on recherche l'élément permettant de qualifier telles attitudes et actions humaines de « civilisées », on découvre d'abord quelque chose de très simple : l'expression de la conscience occidentale, on pourrait dire le sentiment national occidental. En effet, le terme résume l'avance que la société occidentale des deux ou trois derniers siècles croit avoir prise sur les siècles précédents et sur les sociétés contemporaines plus « primitives ». C'est par ce même terme que la société occidentale tente de caractériser ce qui la singularise, ce dont elle est fière : le développement de sa technique, ses règles du savoir-vivre, l'évolution de sa connaissance scientifique et de sa vision du monde, et beaucoup d'autres choses de ce genre.
    Mais la « civilisation » ne revêt pas la même signification pour toutes les nations d'Occident. On note surtout une grande différence entre l'usage que font de ce mot les Anglais et les Français d'une part, les Allemands de l'autre : chez les premiers, il résume en un seul concept les sujets de fierté de la nation, les progrès de l'Occident et de l'humanité en général ; chez les seconds, c'est-à-dire dans l'usage allemand, le terme de « civilisation » désigne quelque chose de fort utile certes, mais néanmoins d'importance secondaire : ce qui constitue le côté extérieur de l'homme, la surface de l'existence humaine. Quand l'Allemand entend se définir lui-même, quand il veut exprimer la fierté de ses propres réalisations et de sa propre nature, il emploie le mot « culture » (Kultur). [...]
    Dans l'usage des Français et des Anglais, la notion de « civilisation » peut se rapporter à des faits politiques, économiques, religieux, techniques, moraux, sociaux. La « culture » allemande désigne essentiellement des données intellectuelles, artistiques, religieuses ; elle tend à établir une ligne de partage assez nette entre celles-ci et les faits politiques, économiques et sociaux. Le terme français et anglais de « civilisation » peut viser des réalisations, mais il désigne tout aussi bien l'attitude, le behaviour des hommes, qu'ils s'enorgueillissent ou non des réalisations. Dans la « culture » allemande par contre, le behaviour, les valeurs dont l'homme peut se prévaloir sans aucun accomplissement concret (Leistung), par la seule vertu de son être et de son attitude, s'est passablement effacé [...].
    De là découle une autre différence entre les deux notions. La « civilisation » désigne un processus ou du moins l'aboutissement d'un processus. Elle se rapporte à quelque chose de fluctuant, en « progression constante ». Le terme allemand de « culture », dans son acception actuelle, se signale par une « direction » différente : il se rapporte à des produits de l'homme qui sont là « comme les fleurs de champs » [1], aux oeuvres d'art, aux livres, aux systèmes religieux ou philosophiques révélateurs des particularités d'un peuple. Le terme de « culture » a un caractère limitatif.
    La notion de civilisation efface jusqu'à un certain point les différences entre les peuples ; elle met l'accent sur ce qui, dans la sensibilité de ceux qui s'en servent, est commun à tous les hommes ou du moins devrait l'être. Elle exprime l'auto-satisfaction des peuples dont les frontières nationales et les caractères spécifiques ne sont plus, depuis des siècles, mis en question, parce qu'ils sont définitivement fixés, peuples qui depuis longtemps déjà ont débordé leurs frontières et se sont livrés à des activités colonisatrices.
    La notion allemande de « culture » par contre souligne les différences nationales, les particularités des groupes ; [...] À l'encontre de la fonction du concept de civilisation, fonction qui exprime les tendances expansionnistes permanentes de nations et de groupes colonisateurs, la notion de « culture » reflète la conscience d'une nation obligée de se demander continuellement en quoi consiste son caractère spécifique, de chercher et de consolider sans cesse ses frontières politiques et spirituelles".

Norbert Elias, La civilisation des moeurs (1939), Trad. P. Kamnitzer, Presses Pocket, pp. 11-16.


[1] Citation d'Oswald Spengler, Le Déclin de l'Occident, tr. fr. Paris, 1948, t. I, p. 33.


    "Le malaise plus ou moins marqué qui s'empare de nous quand nous sommes en présence d'êtres humains qui évoquent et qualifient ouvertement leurs actes physiques, qui songent bien moins que nous à les dissimuler ou à les réprimer, entre pour une large part dans l'ensemble des sensations qui nous font juger ces êtres "barbares" ou "peu civilisés". Et c'est là aussi la cause du "malaise" que nous inspire la barbarie ou, pour employer une formule relevant moins d'un jugement de valeur, une situation émotionnelle, des critères affectifs de ce qui est tolérable différents des nôtres, tels qu'ils ont existé naguère dans notre propre société, tels qu'ils existent encore de nos jours dans beaucoup de sociétés que nous qualifions de "non civilisées". On peut se demander de quelle manière et pour quelle raison particulière la société occidentale est passée d'un niveau affectif à l'autre, comment elle s'est "civilisée". Or, en approfondissant ce processus, on éveille nécessairement des sentiments de malaise et de gêne de ce genre. On doit essayer, quand on se penche sur cette question, d'éliminer tous les sentiments d'embarras et de supériorité, tous les jugements de valeur, toutes les censures, qu'impliquent dans notre esprit les notions de "civilisation" et de "non-civilisation". Nos m½urs procèdent d'autres que nous avons l'habitude de qualifier de "non civilisées". Mais toutes ces notions sont trop statiques, trop sommaires... En réalité, les termes "civilisé" et "non civilisé" n'expriment pas une antinomie comme "bon" "et mauvais", mais les jalons d'une évolution qui n'est d'ailleurs nullement achevée. Il se pourrait fort bien que nos descendants affichent, face à notre niveau de civilisation, les mêmes sentiments degêne qui s'emparent de nous quand nous évoquons le comportement de nos ancêtres. Les manifestations émotionnelles et les comportements au sein de la société ont évolué à partir d'une forme et d'un niveau que rien ne permet de regarder comme un "commencement", de qualifier d'une manière absolue et sommaire de "non civilisée", vers la situation actuelle que nous nous plaisons à appeler "civilisée". Pour comprendre celle-ci, nous sommes obligés de remonter le cours de l'histoire en vue de retrouver celle dont elle est issue. La "civilisation" que nous considérons en général comme une "propriété" qui nous est offerte tout "armée", sans que nous nous demandions comment nous en sommes devenus les propriétaires, est en réalité un processus ou une phase d'un processus dont nous sommes nous-mêmes les sujets. Tout ce qui, à nos yeux, en fait partie, les machines, les découvertes scientifiques, le système gouvernemental, sont les témoins d'une certaine structure des rapports humains, de la société, d'un mode déterminé du comportement humain".

Norbert Elias, La civilisation des moeurs (1939), Trad. P. Kamnitzer, Presses Pocket, pp. 126-128.



    "Le processus de civilisation individuel opère, tout comme le processus de civilisation social, d'une manière aveugle. En dépit de toutes les idées et de tous les projets des adultes, les rapports qui s'établissent entre eux et l'adolescent se traduisent dans son économie psychique par des fonctions et des effets que les adultes n'ont pas voulus et dont ils ignorent à peu près tout. […]
    Il n'est pas difficile, en théorie, d'expliquer la différence entre un processus de civilisation individuel réussi et un autre qui ne mérite pas cette qualification. Le processus de civilisation réussi se traduit par la formation, après les nombreux efforts et conflits qu'il implique, d'un comportement parfaitement adapté aux fonctions sociales de l'adulte, d'un mécanisme d'habitudes fonctionnant de manière adéquate, le tout associé- ce qui n'est pas nécessairement et toujours le cas - à un bilan positif de plaisirs. Si le processus de civilisation s'avère un échec, deux hypothèses peuvent être envisagées : ou bien l'autorégulation indispensable sur le plan social n'est obtenue que grâce à une lutte permanente contre les énergies pulsionnelles antagonistes et au prix du sacrifice de la plupart des satisfactions personnelles ; ou bien la domestication de ces énergies, le renoncement aux satisfactions se révèlent impossibles ; dans cette deuxième hypothèse tout bilan positif de plaisirs est exclu, parce que les impératifs et tabous sociaux ne sont pas seulement représentés par les autres membres de la société, mais aussi par le malheureux en butte à toutes ces difficultés : il y a en lui une instance qui interdit et punit ce qu'une autre exige".

Norbert Elias, La dynamique de l'Occident (1939), Trad. P. Kamnitzer, Presses Pocket, p. 199 et p. 201.

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Date de création : 16/03/2006 @ 10:49
Dernière modification : 15/09/2007 @ 12:29
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