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"Les hommes presque de tout temps ont été troublés par un sophisme que les anciens appelaient la raison paresseuse, parce qu'il allait à ne rien faire ou du moins à n'avoir soin de rien, et ne suivre que le penchant des plaisirs présents. Car, disait-on, si l'avenir est nécessaire, ce qui doit arriver arrivera quoi que je puisse faire. Or l'avenir, disait-on, est nécessaire, soit parce que la divinité prévoit tout, et le préétablit même, en gouvernant toutes les choses de l'univers ; soit parce que tout arrive nécessairement par l'enchaînement des causes ; soit enfin par la nature même de la vérité qui est déterminée dans les énonciations qu'on peut former sur les événements futurs, comme elle l'est dans toutes les autres énonciations, puisque l'énonciation doit toujours être vraie ou fausse en elle-même, quoique nous ne connaissions pas toujours ce qui en est. Et toutes ces raisons de détermination qui paraissent différentes, concourent enfin comme des lignes à un même centre : car il y a une vérité dans l'événement futur, qui est prédéterminé par les causes, et Dieu l'a préétabli en établissant ces causes."
Leibniz, Essais de théodicée, 1710, Préface.
"Il semble évident que, si tous les spectacles de la nature changeaient continuellement, de telle manière qu'il n'y eût pas deux événements qui offrissent entre eux une ressemblance quelconque, mais que tout objet fût entièrement nouveau, sans aucune similitude avec rien de ce qu'on eût vu auparavant, nous ne serions jamais, en ce cas, parvenus à la moindre idée de nécessité, ou d'une connexion entre ces objets. Nous pourrions dire, dans une telle supposition, que l'un des objets ou des événements a suivi l'autre, non que l'un fut produit par l'autre. La relation de cause à effet ne pourrait qu'être absolument inconnue l'humanité. L'inférence et le raisonnement touchant les opérations de la nature, de ce moment, prendraient fin ; et la mémoire et les sens resteraient les seuls canaux par où il fût possible que la connaissance d'une existence réelle quelconque eût accès dans l'esprit. Notre idée de nécessité et de causalité provient donc entièrement de l'uniformité observable dans les opérations de la nature, où des objets semblables sont constamment joints entre eux, et où l'esprit est déterminé par habitude à inférer l'un de l'apparition de l'autre. Ces deux circonstances forment le tout de la nécessité que nous attribuons la matière. Passé la constante conjonction d'objets semblables, et l'inférence de l'un à l'autre, qui en est la conséquence, nous n'avons aucune notion d'une nécessité ou d'une connexion quelconque."
Hume, Enquête sur l'entendement humain, 1748, Section 8 : De la liberté et de la nécessité, tr. Philippe Folliot.
"Les événements actuels ont avec les précédents une liaison fondée sur le principe évident, qu'une chose ne peut commencer d'être, sans une cause qui la produise. Cet axiome, connu sous le nom de principe de la raison suffisante, s'étend aux actions même que l'on juge indifférentes. La volonté la plus libre ne peut sans un motif déterminant leur donner naissance ; car si, toutes les circonstances de deux positions étant exactement semblables, elle agissait dans l'une et s'abstenait d'agir dans l'autre, son choix serait en effet sans cause : elle serait alors, dit Leibniz, le hasard aveugle des épicuriens. L'opinion contraire est une illusion de l'esprit qui, perdant de vue les raisons fugitives du choix de la volonté dans les choses indifférentes, se persuade qu'elle s'est déterminée d'elle-même et sans motifs. Nous devons donc envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux."
Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, 1814, Coll. «Épistémé », Christian Bourgeois, 1986, pp. 32-33.
"L'on entend parfois dire que les mouvements des planètes obéissent à des lois strictes alors que la chute d'un dé est aléatoire, ou soumise à des aléas ou au hasard (« chance »). À mon avis, la différence réside dans le fait que jusqu'ici nous avons été en mesure de prévoir avec succès le mouvement des planètes mais non les résultats individuels des coups de dés. Pour prévoir, il est besoin de lois et de conditions initiales ; si l'on ne dispose pas de lois ou si l'on ne peut constater de conditions initiales, il ne s'agit plus de prévisions scientifiques. Lorsque nous lançons des dés, ce qui nous manque, c'est manifestement une connaissance suffisante des conditions initiales. Si nous disposions de mesures suffisamment précises des conditions initiales, il serait possible de faire des prévisions dans ce cas également ; mais les règles du jeu de dés correctes (agiter le cornet de dés) sont choisies de manière à nous empêcher de mesurer les conditions initiales. [...] Il est d'autres cas dans lesquels les prévisions peuvent se faire sans succès. Il se peut qu'il n'ait pas été possible jusqu'ici de formuler des lois appropriées ; il se peut que toutes les tentatives en vue de trouver une loi aient échoué et que toutes les prévisions aient été falsifiées. Dans de tels cas, nous pouvons désespérer de trouver un jour une loi satisfaisante. (Mais il n'est pas vraisemblable que nous y renoncions, à moins que le problème ne nous intéresse pas beaucoup, ce qui peut être le cas si, par exemple, nous nous contentons de prévisions de fréquences.) En aucun cas pourtant, nous ne pouvons dire de manière définitive qu'il n'y a pas de lois dans un domaine particulier. [...] Je parle de « hasard » lorsque notre connaissance est insuffisante pour faire une prévision ; comme dans le cas de coups de dés, où nous parlons de « chance » parce que nous ignorons les conditions initiales."
Karl Popper, La logique de la découverte scientifique (1934), Trad. N. Thyssen-Rutten et P. Devaux, Bibliothèque scientifique Payot, Paris, 1973, pp. 207-208.
"Ces temps de destruction mécanique ont offert des exemples tragiques de cette détermination par les causes sur lesquels des millions d'hommes ont réfléchi inévitablement. Un peu moins de poudre dans la charge, l'obus allait moins loin, j'étais mort. L'accident le plus ordinaire donne lieu à des remarques du même genre : si ce passant avait trébuché, cette ardoise ne l'aurait point tué. Ainsi se forme l'idée déterministe populaire, moins rigoureuse que la scientifique, mais tout aussi raisonnable. Seulement, l'idée fataliste s'y mêle, on voit bien pourquoi, à cause des actions et des passions qui sont toujours mêlées aux événements que l'on remarque. On conclut que cet homme devait mourir là, que c'était sa destinée, ramenant en scène cette opinion de sauvage que les précautions ne servent pas contre le dieu, ni contre le mauvais sort. Cette confusion est cause que les hommes peu instruits acceptent volontiers l'idée déterministe : elle répond au fatalisme, superstition bien forte et bien naturelle, comme on l'a vu. Ce sont pourtant des doctrines opposées : l'une chasserait l'autre si l'on regardait bien. L'idée fataliste, c'est que ce qui est écrit ou prédit se réalisera quelles que soient les causes. Au lieu que, selon le déterminisme, le plus petit changement écarte de grands malheurs, ce qui fait qu'un malheur bien clairement prédit n'arriverait point."
Alain, Éléments de philosophie, 1941, Livre quatrième, chapitre 6 : Du déterminisme.
Il s'agit de la 1ère Guerre Mondiale qui a vu se développer considérablement les moyens de destruction : canons, tanks, avions... Ce sont, bien sûr, les soldats dans les tranchées.
"Tout déterminisme est partiel, particulier, régional. Il est saisi à un point de vue spécial, dans un ordre de grandeur désigné, dans des limites explicitement ou tacitement fixées. Inversement tout ce que nous étudions avec un soin scientifique est déterminé, est affecté d'un déterminisme déterminé. [...] Mais quand on a ainsi compris que la pensée scientifique pose le déterminisme dans toutes les régions de ses études, il ne s'ensuit pas que, selon la formule philosophique, tout soit déterminé. Cette formule philosophique ne peut avoir aucun sens pour un technicien, puisque précisément le rôle du technicien sera de s'installer dans une région du déterminisme en s'efforçant de retrancher tout ce qui viendrait troubler le déterminisme spécial de sa technique. Il écartera les parasites, dominera les perturbations, éliminera les impuretés ; il visera le régime, la marche régulière, l'accord de plus en plus poussé de l'instrument et de la loi scientifique. Il réalisera son oeuvre de mieux en mieux en résorbant la buée de déterminisme illimité qui entoure la structure du déterminisme bien défini qui est le but de sa technique. S'il croyait que tout est dans tout, que tout agit sur tout, il se priverait de sa conscience d'appareil, il perdrait la base même de ses certitudes techniques."
Bachelard, L'activité rationaliste de la physique contemporaine, 1951.
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Date de création : 28/02/2006 @ 11:01
Dernière modification : 14/07/2006 @ 12:31
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